Atelier d’écriture

Lors de mon exposition à la galerie HUIT’YV, j’ai eu le plaisir de recevoir les membres de l’atelier d’écriture  » La plume interlude« .

Ils m’ont fait l’honneur de choisir chacun un tableau et d’écrire l’histoire du personnage selon leur inspiration.

Voici les textes qu’ils ont écrit:

 

 SOUVENIR

Caché
Caché

Je suis celui qui, hier, aimait à contempler le Monde. Le vol des oiseaux, les feuilles des saules caressant le fil de l’eau, l’azur d’un ciel limpide. J’avais une maison, une grande bâtisse au bord d’un lac paisible. J’aimais m’asseoir dans mon jardin, à l’aube, pour prendre le thé et assister à la naissance du jour. Puis je partais, par les chemins campagnards, à pieds ou à vélo, et je me sentais libre. Le vent sifflait à mes oreilles, le soleil me frôlait comme la main d’un ami. Le soir, je m’installais sur la balancelle en face du lac et je jouissais du spectacle du crépuscule qui, peu à peu, nimbait le lac de rose ou de pourpre. Je m’endormais souvent avant que la nuit n’ait envahi le jardin tranquille. Le chat me réveillait et je montais alors dans ma chambre pour plonger dans un sommeil serein. Je n’avais pas honte de mes rides. Elles étaient là pour témoigner des rires du passé. Quel bon temps c’était…
Mais laissez-moi vous parler maintenant de ce qui m’arrive aujourd’hui. J’entends tout d’abord le cri du chat. Un gémissement peu approprié au calme ambiant des matins de juillet. J’ouvre les yeux, et je les referme aussitôt tant j’ai mal de ce que je vois. Des Flammes. Un flamboiement sublime et effroyable qui monte jusqu’au ciel tourmenté et va lécher les nuages noirs. Le bruit me parvient soudain, insupportable. Le crépitement du feu, les lambeaux de murs qui s’effondrent. Je ne peux en supporter davantage. Je place mes mains devant mes yeux pour pleurer de rage et d’impuissance. Je savais, hier soir, que j’avais laissé le chandelier avec les bougies allumées. Je m’étais dit qu’il était proche du rideau. Il faut que j’aille souffler ces bougies… Il faut que je me lève… Je vais y aller… Mais j’étais si bien, sur la véranda, à me balancer… Il n’y avait pas un poil de vent… Encore quelques minutes et j’éteindrai tout… J’irai me coucher… La nuit descend… On est si bien… Si bien… Laissez-moi vous dire l’horreur du présent, n’écartez pas mes mains de mon visage ridé…
Demain, je serai celui dont on détourne le regard. Celui dont on a pitié. L’aveugle volontaire, qui arpente les couloirs de la maison de retraite. Les mains dissimulant son visage. Je serai sans espoir. Demain le Monde me sera amer. Le souvenir de ma maison viendra me rendre fou. Demain le soleil ne brillera plus. Mes larmes seront taries. Elles auront noyé, dans mes mains, la ligne de vie. Demain je n’aurai plus, comme avenir, que le douloureux fardeau de mon passé. Et la mémoire du malicieux regard que je posais sur la vie. De mes yeux avides et bleus.

Pascale Passot

 

   TOUT SIMPLEMENT

Berger
Berger

Hier, dans mon passé ? J’ai un peu voyagé, et j’ai aimé. J’ai un peu travaillé, et j’ai aimé. J’ai toujours été un passionné raisonné, enfin je crois. J’ai aimé ces gens, ces visages, ces rires souvent, ces liens toujours. J’ai aimé ces endroits, ces parfums, ces soirs d’été au milieu de la foule, ces danses. Et j’ai aimé aimer, autant Eros qu’Agapè. J’ai découvert tant de choses. J’ai tellement progressé. Je n’ai jamais forcé ma nature. Je l’ai écoutée. Chaque envie je l’ai suivie, avec sourire et gaieté. Mes petites voix ont toujours été là.
Aujourd’hui ? Je suis berger. Finalement, je n’ai rien changé. Je pars toujours loin et je reviens. Je m’en vais pour vous retrouver. Les brebis me tiennent compagnie. C’est bizarre, mais jamais je m’ennuie. Je rêve. Mes yeux partent au loin. Souvent je ris. Le soir venu, je retrouve mes amis. On joue, on parle. On dirait que plus c’est simple, plus c’est bon ! Parfois je me dis que j’aurais pu devenir berger plus tôt. Mais j’aurais aussi pu rester en ville. Finalement, c’était le bon moment. Ce que j’aime le plus le soir, c’est jouer avec mes amis, surtout avec Jeff. Il adore jouer Jeff, surtout gagner. Et quand il perd, il est affecté… juste le temps de remettre les pions et de relancer les dés. Et puis il y a Maryse… ma Maryse. Je crois qu’elle aime autant jouer que me gagner, moi, son homme. Alors on rit. Vous voyez, ma vie est simple, et tellement belle.
Demain ? Bientôt ? Je serai le plus vieux du village. L’aîné comme ils disent. Ça me fait rire… mais je l’accepte. Demain, je ferais comme toujours, j’écouterai mes voix, mes envies, même les plus petites. Un jour je le sais, je n’aurais plus envie… je n’aurais plus d’envie… Sauf dire au revoir à la vie. Ne rien forcer comme d’habitude. Accompagner le courant de l’eau, sans qu’il déborde, sans qu’il gêne qui que ce soit. Juste dire un mot : merci.

Olivier Mekdjian

 

  MI TIERRA

cubain
Cubain

Je suis celui qui hier vivait à Cuba dans un pays de liberté, de bonheur. Bien avant que Fidel Castro ne détruise nos idéaux et impose au peuple la misère, la peur. Je me souviens de mon enfance heureuse entouré de mes parents, mes frères et sœurs. Des souvenirs emplis de rires, de joies partagées. Des bals en plein air où j’ai connu mon premier amour, de ces nuits passées à danser la bachata, à boire des bières, à vivre dans l’insouciance. Hier, j’étais heureux à Cuba, marié, amoureux, papa (un garçon, une fille). Une vie sociale et une vie professionnelle qui me comblaient. Puis est arrivé Fidel au pouvoir et derrière ses propos de liberté il a imposé la peur. Nous n’arrivions plus à nourrir correctement nos enfants, les médicaments manquaient et notre fils Ramon est décédé. Nous avons pris la décision qui s’imposait, partir. Nous voulions que notre fille Célia connaisse la liberté. Après des mois d’attente, nous avons embarqué sur un canot de fortune. Nous sommes arrivés sains et saufs aux États-Unis puis a commencé un long apprentissage de l’intégration. D’abord apprendre la langue, ce qui fut un vrai calvaire pour moi tant les gens se moquaient de mon accent. Nous avons aménagé dans le quartier qui allait devenir « Little Havana ». Après bien des efforts, j’ai réussi à parler américain et à m’insérer dans la société. Ma fille s’est intégrée facilement, elle ne cessait de me remercier de cette nouvelle vie. Quant à ma femme, elle a ouvert un resto cubain qui ne désemplit pas.
Aujourd’hui je suis un grand-père nostalgique de ma vie à Cuba, surtout depuis que Trump a été élu et que les attaques racistes se multiplient en ville. En plus des injures, certaines personnes ne se gênent pas pour nous agresser, saccager nos commerces. Certains nous accusent de voler leur emploi alors que nous faisons vivre la communauté. Moi qui pensais venir dans un pays de liberté ! Malgré mes idéaux perdus, je suis heureux de cette vie. Voir mes petits enfants sur la plage, courir, jouer, me remplit de bonheur. Ma famille, mes amis restés à cuba me manquent. Il n’est pas si facile que ça de communiquer avec eux. Une partie de moi est restée là-bas et certains soirs je sens de la nostalgie. Une balade sur la plage en fumant un cigare m’apaise.
Et demain je serais celui qui pourra retourner dans son pays d’origine sans craindre d’être jeté en prison. Je serai celui qui terminera sa vie à Cuba. Comme le chante si bien Gloria Estefan dans « mi tierra » : « la terre où tu es né, tu ne peux l’oublier parce que ce sont tes racines et ce que tu laisses derrière toi ».

Céline Garcia

      LA DERNIÈRE NOTE

Marche funèbre
Marche funèbre

Je suis celle qui, hier encore, prenait la vie comme elle vient. Celle qui se souvenait de son souffle au réveil le matin et de l’odeur cendrée de la cheminée. Celle qui se souvenait des rais de lumière qui perçaient à l’aurore, à travers la fenêtre ma chambre. Nous étions au mois d’avril et le début du printemps. Je suis celle qui se souvenait aussi du bruit des marmites, du tintamarre des couverts et du raclement si particulier de la cafetière quand le café terminait de couler. Bien qu’ils soient à la retraite, ma fille et mon gendre continuaient à se lever dès l’aube et s’affairaient de bon matin dans la cuisine comme à leur habitude… Je suis celle qui chaque matin se souvenait de tout cela. Mais… Laissez-moi vous parler de ce douloureux matin. Un matin qui restera à jamais, comme nul autre pareil. Laissez-moi vous parler de celle que je suis devenue aujourd’hui. Je me suis réveillée avec le goût inachevé d’un rêve, comme une note de piano suspendue, aussi inaudible qu’infinie. J’avais pourtant la bouche, les yeux et les autres sens biens ouverts. Mais je ne pouvais ni entendre les bruits de la maisonnée, ni sentir l’odeur du feu venant de l’âtre de la cheminée, ni goûter ma vieille salive épaisse qui tapissait au réveil mon palais, ni voir la poussière danser dans les rayons du soleil, ni exprimer le moindre son de cette fichue note de piano qui vibrait en moi. Je me retrouvais soudain emprisonnée dans mon dernier souffle de vie, sans me rendre compte que j’étais déjà en train de vivre la première seconde de ma mort. Dorénavant sans avenir, me voici dans celle qui n’est plus en vie. Dans celle qui a été mais qui ne sera plus. Celle dont on parlera dès à présent au passé. Certains garderont de moi le souvenir d’une enfant, d’une femme, d’une mère ou d’une matriarche. Au début, ma fille et mon gendre viendront me rendre visite et fleurir ma tombe. Ils me parleront peut-être, avec un brin de nostalgie. Puis leurs visites s’espaceront et deviendront moins longues, moins bavardes. Et un jour, à leur tour, ils partiront… Alors, que restera-t-il de ma tombe et du souvenir de mon existence ? Que restera-t-il de cet instant, de cette dernière seconde de vie ? Que restera-t-il de ce moment où mon cœur s’arrêta sur le non-dit d’un rêve, sur une note sourde jouée sur un piano ?

Pascal Penot

                                                           

                                                                         LE CHAPEAU

roar
Rugissement

Je suis celui qui, hier, longeait les murs la nuque tendue et courbée. J’avais passé ma vie à m’incliner devant ce qui me paraissait plus grand. Le savoir, l’autorité, la critique, l’inconnu, le futur et ses promesses pour les autres, le passé et ce qu’il aurait pu être. J’étais de ceux qui s’appliquent à ne contredire rien ni personne. Une échoppe bien rangée qui ne sème pas le trouble, une horloge bien réglée sur un meuble poli. L’effacement était ordinaire et l’étonnement absent. Mon existence était une succession de moments tièdes s’accumulant à la manière de ces babioles ringardes alignées sur le buffet. Les mots que j’employais ne devaient pas froisser ni susciter l’intérêt de l’interlocuteur. Je me souviens des regards évités, des paroles écourtées et des doigts crispés dans mes poches recousues.
Laissez-moi vous parler du vieil homme que je suis aujourd’hui. Je n’ai pas recousu ma poche la dernière fois qu’elle s’est ouverte, laissant mes doigts explorer la doublure du veston. Je n’ai plus lustré mes souliers. Je n’ai pas changé mon peigne dont les dents viennent à manquer. Je n’ai pas remplacé les dents que mes gencives ont libérées. Un matin, j’ai assommé l’horloge. Surpris par l’énergie déployée mais satisfait par ce geste, je me suis dit que l’usure serait à présent le seul témoin du temps qui passe. C’est arrivé l’hiver dernier. Je descendais la grand-rue en me faufilant discrètement entre les passants quand un vent glacé a emporté mon couvre-chef. D’habitude, j’aurais attendu que le flux passager s’épuise pour aller chercher mon bien, je serais peut-être même parti sans le récupérer. Mais ce jour-là, allez savoir pourquoi, je me lançais à sa poursuite et semais la pagaille dans la rue. Je tournais sur moi-même, le regard suspendu à l’objet qui semblait flotter au-dessus de la foule. Les passants râlaient d’être déviés de leur trajectoire. Je défaisais les couples, je barrais la route, j’imposais mon rythme. C’est là que c’est arrivé, quand mes cellules engourdies ont saisi l’ironie de la situation. L’homme pétri par ses peurs se retrouvait à l’origine du désordre. Au lieu de me décomposer, je me suis mis à rire si fort que j’oubliai le chapeau qui retombait entre les passants. Alors qu’on me montrait du doigt, je criais des mots restés en travers tout en dessinant de grands gestes autour de moi, libérant le corps et la voix.
Demain, je serai celui qui aura dit ce qu’il avait à dire et qui, le menton malicieux, mourra bien mieux qu’il n’a vécu.

Margo Porteous-Coté

 

                                                                            THIS IS ME

double-je
Double je

 

Je suis celui qui hier est né dans le quartier d’Harlem, non loin de Manhattan sous l’horreur immonde du 11 septembre. Pris pour cible, l’éternelle première victime dans les films. Coupable. Contrôlé et placé en garde à vue au moindre faux pas, de par ma couleur de peau, par les forces de l’ordre, en dépit du mandat de Barack Obama, des discours de Martin Luther King et Nelson Mandela, des actes de rébellion de Rosa Parks et Angela Davis. Je suis seulement un adolescent, Noir, un afro-américain, avec le poids de l’héritage de l’esclavage de mes ancêtres en moi, malgré moi.
Mais laissez-moi vous parler de qui je suis aujourd’hui. Avec l’aide des photos de mon idole de basketball Michael Jordan dans ma chambre, le film « A la rencontre de Forrester » sur ma table ; et surtout le soutien de ma femme et mes enfants, je me suis battu, travaillant avec acharnement de jour en jour, pour être accepté, faire mes classes parmi les grands. Je suis devenu avocat, rendant ma famille fière et prospère, plaidant la cause des âmes sans défense, de mes concitoyens blessés ou abattus d’une balle perdue.
Et demain ? Je serai celui qui rendra justice auprès des bannis, des sans-papiers, de tous les parias que Trump veut exclure de sa société. Je ne suis qu’une poussière, un grain de sable dans ce système mais espère que le vent tournera. Je ne veux plus faire profil bas et ose vous regarder de face, les yeux dans les yeux, comme pour affirmer ma place dans ce monde. Je sais qui je suis, d’où je viens et ce que je veux être.

Bert

 

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